Note de la rédaction: ce récit vaut la peine d'être lu, ne serait-ce déjà que pour l'humour de la narration de Sylvie.

   Sylvie nous raconte...

Sylvie

...son camp de travail au Burkina, en septembre 2001

Par où commencer ?
Ce voyage au Burkina pourrait se raconter par une suite interminable de points d’interrogation et d’exclamation, chacun d’entre eux représentant une anecdote, un sentiment, une rencontre, un paysage….

Rares sont les voyages qui m’ont fait voyager aussi intensément avec le cœur, avec le corps et avec l’esprit tout à la fois.
Lorsque je montre les photos de ce voyage à mon entourage, mon récit doit parfois paraître incompréhensible et décousu, parce qu’à chaque photo, il y a une histoire de 1 heure à raconter, et comme on ne reste jamais une heure sur la même photo, je commence une phrase, la termine en décrivant tout autre chose que ce que j’ai commencé !



Merci www.labrique.org, de me donner l’occasion ici, d’une part de faire mes excuses auprès de certaines personnes à qui j’ai montré mes photos en direct et qui se sont alors posé la question, en m’écoutant parler, si je n’étais pas atteinte d’un des effets secondaires du Lariam (ndlr: médicament anti-paludisme, Sylvie est infirmière...), à savoir une confusion mentale. Mais non, je vous assure, ce n’était pas le Lariam, mais bien l’effet plus désirable qu’indésirable de vous transmettre et vous faire ressentir le temps de quelques images certaines de mes émotions les plus fortes ressenties sur le terrain.

Merci Paul et Myriam, d’autre part, de m’avoir donné l’occasion de porter mon regard par dessus quelques frontières, d’entrer chez d’autres personnes, de vivre d’autre mœurs, d’autres coutumes d’autres façons de vivre et de percevoir la vie …. Ça décape !

Ça m’a tellement décapé qu’il m’a bien fallu une semaine pour me « rescaper », à tel point qu’au travail, même en jour de gros stress, je « survolais » et m’adressais à mes collègues par des « y a pas de problèmes, ma chérie », comme je l’ai tant de fois entendu en Afrique!

Un 3ème merci de me donner une place dans votre lettre de nouvelles, de prendre ma revanche et de pouvoir poser mon récit par écrit. C’est avec plaisir que je vais essayer de faire partager et d’emmener les personnes qui s’intéressent au projet de Paul au Burkina par le détour de quelques anecdotes puisées parmi au moins un milliers pendant ce premier camps de travail de LA BRIQUE !

Je disais donc avoir vécu ce voyage tant avec le corps qu’avec le cœur et l’esprit. Commençons donc par vous citer quelques anecdotes concernant les « épreuves » physiques :

Travailleurs école Le « Burkina Faso » signifie : « Le pays des hommes intègres ». Intègres sont aussi les amibes et autres petites bêtes bien curieuses de rencontrer des estomacs de petits Suisses. Me concernant, je n’ai dû attendre que deux petits jours pour faire leur connaissance personnellement. Et le lendemain de cette rencontre, je ne me réjouis pas du tout, car il est prévu que ce jour-là nous fassions 500 km de route de Ouagadougou à Bobomondi ( où nous allons construire l’école ) et si je stoppe la voiture tout les quart d’heure, on en a pour trois jours. Heureusement, après un comprimé de charbon, ni vu ni connu. Après ces 500 km de route et une nuit sous tente, c’est au tour d’Annabelle et de Yann d’être atterré par quelques amibes ou un de leurs cousins. Moi j’y repasserai par la suite et même Paul y aura droit (Qui l’eu cru ?).

Nos corps de petits Suisses sont mis également à l’épreuve des moustiques et autres inconnus aux armes puissantes et aussi ravageuses que les moustiques. Pour Paul, ça doit être comique de nous voir parfois les yeux exorbités par la folie "démangeresque" de nos chevilles, envahies par quelques centaines (ou presque, en tout cas j’en avais l’impression), de boutons.

Un autre soir. Dans la brousse de Bobomondi, Yann, Paul et moi nous sommes installés dans l’herbe pour dormir sous un ciel étoilé des plus magnifiques, non pollué par les lumières et autres pollutions des villes. J’ai à peine le temps d’en profiter que je sombre dans un sommeil profond. C’est alors que je suis réveillée par les deux compères qui luttent depuis un moment contre l’attaque des moustiques, et vont se réfugier sous les tentes. Du coup je reste seule, entre l’école provisoire et nos tentes, les traitant de petits "ziquets". Mais je comprends vite qu’ils n’en sont pas, ou alors j’en suis une, aussi, de "ziquette", et je capitule à mon tour, cinq minutes après les autres, devant ces envahisseurs au moteur infernal.

Autre faiblesse des petits suisses : les mains et les muscles. Le premier jour à Bobomondi, la motivation me domine, et comme il y a plus de spectateurs pour les travaux de l’école que d’acteurs, j’empoigne une pelle et creuse. (Le matériel à disposition pour une dizaine de travailleurs consiste en trois pelles, trois pioches, une charrette, une brouette, un âne à mi-temps et nos bras). Au bout de trois pelletées, il faut déjà que je reprenne mon souffle et au bout de dix, une énorme cloque apparaît à la base de mon pouce. J’en collectionnerai encore bien quelques unes lorsqu’il faudra faire la lessive à la main ce même jour, et toujours ce même jour, on peut rajouter une brûlure due à une des lampes à pétrole. Autant vous dire que les autochtones trouvent ça très drôle de me voir travailler, et il est vrai que malgré toute la bonne volonté que j’ai, chaque fois que je mets la main à la pâte, je retarde les travaux plus qu’autre chose. J’avoue ne pas me sentir très utile devant ces hommes grands et costauds, habitués à travailler physiquement dans les champs, mais aussi pour chaque activité de la vie quotidienne. Par exemple sa toilette : chez nous, il nous suffit de tourner le robinet d’eau, ce qui demande moins de muscles et de force que de porter un bidon d’eau de cinquante litres sur la tête en marchant pieds nus ou en sandales sur un chemin de brousse et sur en tout cas 500 mètres, distance entre le puit et notre campement.

Hommes et travaillent beaucoup, bien que ce soit des travaux différents. Me voyant creuser la terre, le deuxième jour, Angèle, une de nos deux cuisinières, me dit : « Tu sais, Sylvie, tu travailles trop,. Dieu a donné aux hommes de grosses veines et aux de petites veines. Si elles forcent dessus en travaillant comme les hommes, leurs veines se cassent et elles tombent malades. »  Et moi : « Ah bon, tu crois ? » N’osant pas contredire cette certitude.

Un soir, à Bobomondi, alors que la disco bat son plein (note : c’est au son des bidons vides sur lesquels les travailleurs du jours tapaient que nous dansions. Et quand on dit que les Africains ont le rythme dans la peau, c’est un euphémisme), l’oncle de Paul, ayant fait un km à pieds depuis sa concession vient nous dire que un de ses neveux s’est fait mordre par un serpent. Ni une, ni deux, Paul, Yann et moi sautons dans la 205 blanche (qui n’est plus tout à fait blanche maintenant) et fonçons au dispensaire de Mahadaga à 15 km de là, en embarquant notre blessé, qui avait déjà fait un bout de chemin à vélo pendant que l’oncle venait nous chercher. Yann au volant, nous roulons trois fois plus vite que l’ambulance du coin. A l’heure actuelle, il doit encore se trouver quelques paysans dans la broussaille du bord de la piste, essayant de se dépêtrer avec leur vélo suite à un certain « déraillement » qu’ils auraient fait après le passage d’une certaine voiture blanche sale. Paul est un copilote plutôt muet, se concentrant plus sur la façon de s’accrocher la plus efficace que sur son rôle de copilote. Derrière il y a le blessé, qui s’est effectivement fait mordre par un serpent au pied en rentrant du champs. Et moi à côté, qui empoigne l’aspi venin à la recherche d’un éventuel reste de venin. Tenant compte du fait qu’il fait nuit noire dehors (évidemment il n’y a pas de lampadaire), qu’un Africain a la peau foncée et en l’occurrence notre blessé avait le pied encore plus foncé car enduit de cendres noires (premier traitement essayé par l’entourage juste après la morsure), et que par dessus le marché nous avons l’impression d’être dans un lave-linge à cause des secousses provoquées par les trous de la route que Yann semblait prendre un plaisir à viser, je vous assure que mon geste d’actionner l’aspi venin sur ce pied n’était pas simple. Et malheureusement, je pense lui avoir fait plus de mal qu’autre chose…

Arrivés au dispensaire, c’est un infirmier d’un calme olympien qui prend en charge notre blessé. Avec calme, il nous explique que les vipères du coin sont assez venimeuses, et qu’après 12 heures, si on ne fait rien, certaines personnes meurent des suites d’une morsure. Cela faisait déjà trois heures que le jeune homme avait été mordu. Sans doute que s’il n’y avait pas eu de voiture, il aurait attendu le jour pour se faire amener au dispensaire à vélo. Aurait-il survécu ???…

Laissant le blessé entre de bonnes mains, nous nous en retournons au camp, plus calmement qu’à l’aller. Sur la route, nous croisons déjà quelques personnes de la concession du blessé. Ils viennent à vélo, en pleine nuit, sans phare, ravitailler et s’occuper de leur malade. Voilà un des clichés de l’entraide africaine, qui se fait naturellement.

Le dispensaire de Mahadaga où nous avons amené notre blessé et que nous avons l’opportunité de visiter le lendemain, est tenu par des missionnaires français. Pour y travailler avec plaisir, je pense qu’il faut une bonne dose d’accommodation, de respect, de modestie, et surtout savoir lâcher du leste quant à ses habitudes. C’est lors de cette visite que nous rencontrerons une française jeune infirmière, depuis un an ici, ayant l’intention de rempiler encore pour un an,  et ayant l’expérience d’un autre pays africain. Elle est aussi à  l’aise dans cette autre culture que dans ses baskets. (Quoiqu’elle porte la plupart du temps des sandales). Mais nous allons aussi apercevoir une Suisse allemande, terminant son année ici, et ne désirant qu’une chose, c’est le jour où elle rentrera en Suisse…. Il faut dire que ce que nous allons découvrir dans ce dispensaire n’a rien à voir avec un hôpital comme on en conçoit dans nos têtes. Je ne vous apprends sûrement rien en vous racontant que ce sont les visites et la famille qui apportent non seulement à manger mais aussi tout ce qui est draps, pagnes, … L’hôpital fournit les soins et le matériel qu’il faut payer évidemment. Ça reste donc de l’argent à sortir, ce qui n’est souvent pas facile. Soit les familles attendent le dernier moment pour emmener le patient à l’hôpital, après avoir essayé tous les remèdes « maison ». C’est ainsi que certaines personnes arrivent avec des plaies que nous ne verrons peut-être jamais en Suisse (quoique…). Pour les âmes sensibles, je m’abstiendrai de les décrire ici. Il arrive aussi que les personnes arrivent trop tard à l’hôpital pour obtenir un traitement curatif avec les moyens de diagnostic et de soins rudimentaires à disposition. Parfois, malgré un traitement instauré, la famille réalise qu’elle n’aura pas assez d’argent pour tout payer, et procède au kidnapping de la personne le temps d’une nuit, lui arrachant sondes et perfusions…

Les chambres des malades consistent en quatre murs. Il n’y a pas de lit, les patients dorment à même le sol, dans leur pagne. Lors de la visite de la maternité, Françoise, l’infirmière chef, nous dit, en montrant un pagne tout enroulé en boule : « il y a un prématuré là. » Surprise, j’écarquille les yeux, car je ne vois rien. Elle soulève alors le pagne et c’est là que je vois un petit amour de petit museau, petit petit, d’où semble émaner un « Et oui, j’ai aussi ma place dans ce monde, même si je suis tout petit, en boule dans le grand pagne de ma maman. » Pendant que je vois le départ d’une vie nouvelle, Yann est entrain de faire un constat de décès. Il s’est trouvé à côté de l’infirmier qui s’en occupait à ce moment-là. C’était une femme de vingt-cinq ans. Nous ne sauront jamais de quoi elle est décédée. Tous ce que nous savons, c’est qu’elle est arrivée trop tard à l’hôpital. Puis nous passons devant les salles d’accouchement, où une naissance vient de se produire. Pays vraiment tout en contraste au niveau des émotions. L’accouchée, toute tremblante et épuisée, est soutenue par la sage-femme. Sur son visage on lit le calme, la sérénité et le soulagement revenu après la tempête et la douleur. Et n’oublions pas que même un accouchement doit se passer sans cri et sans larme, car nous sommes dans une culture où la douleur ne doit pas être exprimée. Pendant qu’une des deux sages- est en train de récurer la place où l’événement vient de se produire, l’autre revêt avec fierté sa blouse rose de travail et prend non moins sans fierté le nouveau-né qu’elle vient d’accoucher pour que je la prenne en photo.

Ce dispensaire paraît très bien organisé, avec des cultures de papayes, de mangues,… entretenues par des patients soignés dans le pavillon des handicapés du dispensaire. Beaucoup de personnes souffrent de poliomyélite, car malheureusement les campagnes de vaccination n’atteignent jamais tous les villages ou tous les enfants. Pour les plus atteints, le dispensaire réunit des dons provenant d’Europe (et de France notamment), pour les envoyer opérer au Bénin. Ce genre d’événement représente toujours une grande victoire pour les personnes travaillant dans ce dispensaire. Quand on voit combien ces gens se donnent et luttent ensembles, patients, missionnaires et infirmiers, noirs ou blancs, contre la souffrance, la mort et la maladie, j’avoue qu’il m’a été difficile ensuite de faire de la relation d’aide et de ressentir de l’empathie ( comme on me l’avait « gentiment » appris à l’école d’infirmière), lorsque, la première personne que j’accueille dans mon service à mon retour de voyage, a essayé soit disant de mettre un terme à sa vie par abus de médicaments. Revenant d’un endroit où l’on lutte chaque jour pour sa survie, j’ai très difficilement pu faire mon travail de « relation d’aide » devant cette personne qui agissait aux antipodes de ce que j’avais vécu. Mais rassurez-vous, cet événement s’est passé alors que j’étais encore dans ma semaine de « décalage ». Depuis, je me suis réadaptée à la petite Suisse et à ses problèmes. A chaque pays son mal.

Yann et moi avons eu l’occasion quelques jours après la visite du dispensaire de Maadaga, de visiter l’hôpital d’état de Diapaga, et d’assister à une opération. L’infirmier chef (car c’était le seul, à peu de chose près), ne voyait aucun inconvénient à ce que deux personnes inconnues entrent comme dans un moulin dans l’hôpital pour simplement le visiter. Ils nous a ensuite invité à assister à l’opération, affublés d’un casaque-pantalon faisant plus penser à une tenue de bagnard pour Yann et d’une blouse blanche trop grande par-dessus un pantalon bariolé africain non moins trop grand pour moi. Yann n’a tout juste pas fait sa lettre de postulation. Il manquait juste le papier pour la lettre. De toute façon, je doute qu’il y ait besoin d’une lettre de postulation pour y travailler. Cet infirmier donc, avait plusieurs casquettes : chirurgien, médecin, infirmier, …. Il y avait quand même une autre infirmière s’occupant en même temps des patients alités et de l’anesthésie, un aide de salle servant également d’instrumentiste, et un radiologue, irradié comme pas deux, car sa salle de radiologie n’est évidemment pas conforme aux règles de protection des rayons. Mais bon, quand on sait qu’il ne fait que deux à trois radiographies par semaines…et tout ça développé à la main, bien sûr.

Avec le cœur et l’esprit, c’est mille et une rencontres et mille et un sentiments vécus. Il y a Saratou et Aline, les cousines-sœurs ou les sœurs-cousines, peu importe, de Paul. Mes « chéries ». Pour elles, nous sommes tous leurs chéris, alors c’est naturellement qu’elles le sont aussi pour nous. C’est donc la rencontre de la famille de Paul, une sœur par-ci, un frère par-là. Et si vous demandez à Paul par quel biais il ou elle est frère ou sœur, après avoir reçu les explications, vous vous contenterez de savoir que c’est simplement une sœur ou un frère. Aline habitait à Diapaga quand nous l’avons rencontrée. Elle a fait ensuite le trajet de retour avec nous pour s’établir à Ouagadougou. C’est toujours avec le sourire que nous nous souvenons de son accueil chaleureux et tellement enthousiaste. Aline, finalement, c’est notre sœur à tous, qui nous chouchoutait par ses petits plats (qui nous changeait avec délice du tô, du maïs et des arachides). Et puis Sarah, avec son projet de mariage en décembre, digne d’une romance. Si on décrit cette romance, cela explique en partie la complexité des rapports humains, qui sont constamment basés sur la condition de la femme et la religion. Car pour pouvoir épouser Sarah, de famille musulmane, son futur mari de religion chrétienne a dû se convertir à l’islam. Nous leur souhaitons en tout cas le meilleur. La condition de la femme est difficile dans ce pays. Est-ce à cause de la religion, de la culture, ou les deux à la fois ?…En parlant avec plusieurs pendant le séjour, j’ai vécu un échange très intéressant, vivant, parfois dur, quant à leur condition.

Honorine, par exemple, une des deux cuisinières de Bobomondi, m’explique que les gens sont très envahissants et s’influencent les uns, les autres. Son père, pasteur, a épousé sa mère et pendant trois ans, ils n’ont pas eu d’enfants. Pour l’entourage, son épouse n’était pas digne d’être avec son mari, puisqu’elle était incapable de lui donner des enfants. Ils encourageaient le père d’Honorine à laisser sa femme. Mais celui-ci n’a écouté que ses valeurs personnelles et celles de sa religion. Ils ont par la suite eu quatre enfants, et Honorine est l’aînée.

Angèle, quant à elle, est une femme d’environ quarante ans, avec une histoire de divorce derrière elle où le mari l’a abandonnée avec ses quatre enfants et a arrêté de travailler simplement pour ne pas payer la pension qu’il devrait à sa femme. Honorine me cite également des situations fréquentes de battues à mort, parfois même enceintes, ou avec des enfants en bas âge.

Une autre des mille et une émotions ressenties est le voyage de Ouagadougou à Bobomondi, avec escale d’une nuit à Diapaga, chez Félix, le troisième jour de notre séjour en terre Burkinabè. Après avoir changé dix fois de stratagème pour aller à Diapaga, nous nous embarquons dans la Peugeot blanche, Paul, Annabelle, Yann et moi, la voiture pleine à raz bord. Paul voulait encore ajouter quelqu’un dans notre embarcation. Nous nous y sommes opposés. Ce n’est que plus tard, dans une station Shell, où nous nous sommes arrêtés, que nous comprenons que pour les Africains, notre voiture était…vide. L’équipe des maçons et cuisinières, qui venaient avec nous depuis Ouagadougou, s’étaient engouffrés dans un taxi : neuf en tout, sans compter bagages sur le toit et coffre ouvert sur un chargement que nous ne verrons sans doute jamais en Suisse. Cinq hommes derrière, les deux cuisinières devant, avec Edwige (deux ans) sur les genoux, et le conducteur. Je leur dit : « ça va, vous n’êtes pas trop serrés ? »Et tous me répondent avec un grand sourire. A cette même station où nous faisons le plein, je ne sais plus qui le premier a eu l’instinct de regarder ce qui se trouvait sous la voiture…une fuite gigantesque de benzine. Les vendeurs nous rassuraient en disant que ça coulait parce que c’était le trop plein. Yann, qui n’en rate pas une, dit : « Mais alors, pourquoi vous avez mis plus si vous saviez que c’était top plein ? » A quoi notre charmante serveuse ne su quoi répondre. Nous fûmes obligés de les croire, puisque quelques km plus tard, plus rien ne coulait.

Voiture Nous voilà arrivés à Bobomondi, village où nous allons construire l’école. Par des va-et-vient de notre voiture devant le champs où se situe l’école provisoire, nous recherchons l’endroit le moins profond du ruisseau qui longe le champ pour pouvoir passer la 205. Les villageois ont donc tout le temps de nous voir arriver. Quand je parle des gens, je cite les paysans, souvent âgés, en pantalons, longues tuniques par-dessus et « tapettes » (des « schlaps » ou des « claquettes » ou encore des « nu-pieds »), leurs regards souvent bleutés par la cataracte, qui, sur leur peau foncée, leur donne un regard impressionnant. Parmi ces anciens se trouve l’oncle de Paul. C’est lui qui lui dit un jour : « Tout ce qui manque dans ce village, c’est une école. » Les gens sont donc très motivés à avoir une école, c’est donc agréable d’arriver dans ce sentiment de collaboration et d’enthousiasme. Nous faisons finalement passer la Peugeot à travers le ruisseau, Yann au volant, digne d’un pilote du Paris-Dakar. Heureux d’avoir réussi, nous devons obéir aux ordres des vieux sages de retraverser, car nous risquons de rouler dans leur champ d’arachides. Yann répète donc deux fois le manège, brillamment. Nous prenons connaissance du terrain de La Brique pour l’école, vaste étendue d’herbe et d’arbres éparses, au bord de champs de mil, d’arachides et de maïs. L’école provisoire consiste en un toit de paille. Nous avons plein de spectateurs pour monter nos tentes. Les anciens s’asseyent dans l’herbe et nous regardent. Ils sont hyper impressionnés et rient quand on arrive à leur sortir « laafia »ou « n’fanda » (spécialistes gourmantché, pardonnez mon orthographe), ce qui signifie « bonjour, ça va, ça va bien !»Une fois les tentes dressées, certains prennent déjà les mesurent pour l’école et je vais faire un brin de lessive avec l’aide d’Honorine, la plus jeune des deux cuisinières. Son rire est communicatif et sans retenue. Angèle, l’autre cuisinière, a également un sourire et une chaleur humaine qui fait du bien. Sa petite Edwige est chou comme tout, elle a deux ans mais ne comprend pas le français. Elle est fière de voir des Blancs, et dit à sa maman qu’elle dira à tous ses copains qu’elle a vu des Blancs manger ! Incroyable !

La machine à laver le linge se compose de deux bidons d’eau et d’un peu d’Omo. La cuisine se fait dans des marmites sur feu de bois à même le sol et bien sûr, en pleine nature. Ce premier soir, riz aux aubergines et gombo, sacré gombo, cette fois c’est Yann et Annabelle qu’il n’a pas aimé. Toute la journée du lendemain ils seront HS. La nuit tombe à 18 heures, les lampes de poches et les lampes à pétrole sont rares. Nous ne faisons pas tard ce soir-là, mais prenons le temps d’admirer ce magnifique ciel étoilé, traversé d’une noble voie lactée et pimenté d’une lune chaude, dorée et décroissante.

Il fait grand jour déjà à six heures, il y a plein de ces oiseaux bleutés à longue queue dans les arbres à côté des tentes. Nous avons droit à une pluie pour tester l’imperméabilité des tentes.

Début des travaux : on creuse la première tranchée, et à dix centimètre, il y a de l’eau, ce qui nous fait hésiter de continuer, vu que le ciment ne tiendra pas. Paul nous encourage à continuer, car lorsque l’entrepreneur arrivera le lendemain, il faut que les fondations soient prêtes. Les mesures sont approximatives, car ce n’est pas évident de le faire avec des cordes. D’ailleurs une des tranchées est déviée, il faut l’élargir pour avoir une ligne droite.

Pour approvisionner le camp en  eau, il faut aller au puit à environ 20 minutes en voiture, et remplir les bidons de cinquante, vingt et dix litres. Cette eau précieuse nous servira à la fois pour la cuisine de toute la compagnie ainsi que pour les « douches ». Il y a un puit plus près du camp, mais en mauvais état et où l’eau est douteusement potable. De toute façon, après les débuts du voyage où nous nous méfiions du moindre petit glaçon dans nos verres (surtout moi, la parano du groupe !), nous devenons plus tolérants avec les jours et acceptons avec bonheur le moindre liquide qui s’appelle eau, tant il fait chaud et humide (35-40°).

Un jour, nous raccompagnons l’oncle de Paul dans sa concession en voiture, car c’est pour lui une fierté d’être vu par les siens dans une voiture. Il est intéressant de voir l’oncle monter à l’avant de la voiture : il rentre par l’arrière et essaie d’enjamber les sièges avant.. Nous faisons 500 mètres de pistes avant de bifurquer dans les champs pour rouler sur un sentier à peine visible. Ce qui n’est pas très rassurant, car parfois Paul pousse le moteur à fond pour ne pas rester embourbé. Nous passons devant une concession de huttes pour continuer jusqu’à la prochaine concession qui s’avère être celle de l’oncle. Quand j’ai demandé à l’oncle par l’intermédiaire de Paul quel âge il avait, l’oncle répond en gourmantché qu’il  faut qu’il consulte et qu’il retrouve sa carte d’identité pour pouvoir répondre.

Sa concession se compose d’une dizaine de huttes en terre et en toit de paille. Au centre se trouve une meule avec son toit très bas pour éviter que l’enveloppe du grain de mil s’envole. Au sol, sur la terre, il y a un amas de vieux épis de maïs rongés, des poules plus ou moins plumées qui picorent de la paille, et, tout autour, des enfants et des adultes on ne peut plus pauvrement habillés. L’oncle nous fait visiter ses champs de mil, maïs et arachides. Il nous offre quelques-unes de ses richesses. Paul désigne une plante au milieu d’un champ et explique qu’elle soigne le palu. Une autre plante est censée soigner la toux et une autre encore soigne les problèmes intestinaux. Il désigne ensuite un arbre tout sec au milieu du champ, et explique que c’est un arbre qui, d’apparence mort à la saison des pluies, ne fleurit qu’en saison sèche. Cet arbre s’appelle en gourmantché : « kan bundi o yua big’gnisamma », se qui, littéralement veut dire : « Je ne vais pas fleurir à la salive de l’enfant d’autrui. » C’est un arbre considéré comme mystique pour les gens de la région, car personne ne peut expliquer son fonctionnement assez paradoxal.

Je découvre que le Pays des Hommes Intègres est d’une richesse incroyable. Malheureusement, Paul explique aussi que les pays industrialisés ne s’y intéressent que faiblement, par le fait que, économiquement, les recherches ne seraient soit disant pas rentables. Paul aimerait pourtant et avec raison intégrer dans son école certains cours concernant l’hygiène et les ressources naturelles afin de retrouver certaines valeurs et ressources du pays, dans l’espoir de faire avancer le développement. Il aimerait aussi que son oncle lui dicte certaines anciennes coutumes, par respect des traditions. Par exemple, étant jeune, son oncle était braconnier et connaissait la recette pour faire les flèches empoisonnées…Quand nous sommes en contact direct avec ces personnes, leur savoir, leurs richesses cachées et étouffées par les écrasants pays soit disant développés, nous ne pouvons qu’espérer que Paul atteigne ses buts.

Les beautés et les richesses de ce pays sont donc parfois émouvantes. J’ai été par exemple souvent admirative devant ces oiseaux aux magnifiques reflets bleu- rois et à longue queue, nommés en gourmantché : « nombonga ». Un autre oiseau rouge vif nommé : « nonyare monti », n’est aussi splendidement colorés qu’à la saison des amours.

Nous embarquons œufs, maïs et arachides qu’on nous a donnés et reprenons la voiture direction le campement. Mais nous n’y arriverons pas, car la voiture s’embourbe. Comme nous sommes au milieu des champs, je me demande comment nous allons faire pour nous dégager de là. Mais il n’a pas fallut cinq minutes pour que l’une après l’autre les têtes sortent des champs et nous nous retrouvons à sept pour dégager la voiture, qui ne veut plus rien faire d’autre que d’aller en marche arrière, ce qui ne nous aide pas vraiment. Nous la poussons sur 250 mètres pour atteindre la piste et faisons le reste à pieds. Kamidini frère de Paul, viendra la réparer le lendemain. Provisoirement, puisque régulièrement la même panne se reproduira plusieurs fois, mais heureusement c’est avec quelques jurons en prime que Yann se faisait à chaque fois un plaisir de se coucher sous le moteur pour réparer et d’en ressortir les doigts brûlés et les habits rouges de poussière.

Le vendredi, soit trois jours après le début des travaux, il est question de tout abandonner puisque selon l’entrepreneur, il manque du fer à béton pour consolider les fondations. Il propose à Paul un prix pour reprendre tout le chantier. Nous décidons finalement de finir au moins les fondations et de laisser ériger les murs par l’entrepreneur, qui le fera plus tard, puisque nous n’avons pas le matériel ici. Pour économiser le ciment, il faut le mélanger à du gros gravier et le verser sur des pierres sauvages, c’est-à-dire des gros cailloux qu’il faut aller chercher dans les collines à environ deux km du camp. J’accompagne la première équipe qui part regrouper ces pierres. C’est très pénible parce qu’il fait très chaud sous un soleil de plomb et les cailloux sont horriblement lourds. C’est impressionnant de voir certains porter ces cailloux d’au moins vingt kg. Comme Kamidini qui est déjà grand, quand il porte ces pierres au-dessus de sa tête les bras tendus, on dirait un géant.

Avec le cœur, c’est aussi une joie collective ressentie lorsque Marc, associé de Paul, revient enfin de son voyage au Togo où il a dû ramener deux véhicules bondés de matériel scolaire en provenance de Suisse. Nous partageons son bonheur et sa fierté d’avoir pu garder intact le matériel des voitures. Mais nous partageons aussi sa colère et sa rage face à la corruption qui ronge le pays et aux difficultés consécutives à cette corruption que Marc a rencontrées. Tout au long de ce voyage, nous seront d’ailleurs presque quotidiennement confrontés à cette corruption. Celle-ci nous a fait vivre des moments de découragement.

La fin de ce voyage fut remplie de rencontres plus hétéroclites les unes que les autres :la rencontre déprimante avec le préfet qui ne veut pas laisser Paul construire l’orphelinat alors que toutes les autres parties ont signé (heureusement les choses ont changé), le face à face avec les crocodiles amorphes, les visites régulières chez  Sabena pour finalement récupérer nos bagages deux jours avant le voyage du retour, la course-poursuite du bus qu’Annabelle devait prendre pour rejoindre les Touaregs et qui miraculeusement était à l’heure (c’est pour ça que nous avons dû lui courir après), la super soirée en boîte de Ouagadougou,… bref, il y aurait encore tant et tant à raconter. Nous avons aimé aider les Gourmantchés à construire leur école et rencontrer les futurs élèves. Nous avons aimé rencontrer Paul, sa famille et ses amis dans son pays. Nous avons aimé découvrir les réalités de ce pays, parfois dures. Nous avons quitté Bobomondi finalement en ayant creusé et coulé les fondations de l’école. A l’heure actuelle, les cours sont donnés encore sous l’école provisoire, car l’école définitive n’est pas encore terminée. Mais les élèves sont là. Il y en a soixante cinq, comme prévu.

J’espère vous avoir donné goût pour participer au prochain camp !

Avec mes meilleures salutations à tous les lecteurs qui sont arrivés jusqu’ici, et même à ceux qui se sont arrêtés à la première page !
Sylvie, vice-présidente